Gisèle Halimi, la révolutionnaire de la justice
Gisèle Halimi a été non seulement une avocate mais aussi une militante des droits et des libertés. Laure Adler raconte, entre autres, sa défense de Djamila Boupacha, son combat pour le droit à l’avortement, le procès de Bobigny, et son passage en politique.
« Comme nous étions deux garçons et deux filles à la maison, ma sœur et moi nous étions censées nous occuper de notre père, ce que nous faisions avec bonheur, parce que nous l’aimions beaucoup – il était drôle, il était enjoué, il était amoureux de ses filles – et de nos frères, ce que nous aimions beaucoup moins. D’autant que très vite, les filles ont pris un avantage à l’école ; au lycée, on était les premières. Mon frère aîné était un vrai cancre, alors on ne voyait pas très bien la raison d’être au service de ces garçons parce que c’était des garçons, il n’y avait pas d’autre raison à nous opposer. J’ai donc fait la grève de la faim, plus de huit jours, ils ont eu très peur. J’avais résisté. Alors ils ont cédé. Et je me souviens que ce soir-là, dans mon petit cahier que j’appelais mon journal, j’avais mis « J’ai gagné mon premier morceau de liberté ». »
Gisèle Halimi
Née en 1927 à la Goulette en Tunisie dans une famille juive pratiquante, dans un milieu pauvre d’un père ancien garçon de course devenu clerc d’avocat – il met plusieurs mois à annoncer à ses amis que sa femme vient d’accoucher d’une fille tant il est déçu – et d’une mère femme au foyer traditionaliste. La jeune Gisèle comprend très vite que seules les études pourront l’arracher à la servitude de la domination masculine. Il n’y a pas de livres à la maison, mais elle passe sa vie dans les bibliothèques.
Après son baccalauréat, qu’elle obtient avec mention, Gisèle Halimi quitte son pays, alors sous statut de protectorat, pour suivre en France des études de philosophie et de droit. Elle veut être avocate depuis son adolescence. Pour elle, c’est une vocation ainsi qu’une nécessité de pouvoir lutter contre les injustices, qu’elles soient sociales ou politiques.
Une vie de combats
Seule d’abord puis, progressivement, en fédérant de plus en plus d’alliés autour d’elle, Gisèle va lutter toute sa vie, contre le racisme, l’antisémitisme, la colonisation et la violence de la domination masculine.
Gisèle Halimi sauve de la peine de mort Djamila Boupacha, une jeune militante indépendantiste, et dénonce les sévices qu’elle a subis. Elle décide d’en faire sa cause, son symbole qu’elle veut faire connaître au monde entier. C’est cela sans doute son coup de génie, sa caractéristique et ce qui continue à forcer notre admiration.
Avec le procès de Bobigny, Gisèle Halimi a transformé un énième procès d’avorteuse en procès sociopolitique contre la pénalisation de l’avortement mais surtout en tribune pour la liberté des femmes à décider pour elles-mêmes de leur vie. Notre corps, nous-mêmes. Notre corps nous appartient. Des enfants quand nous voulons. Elle a fait basculer la perception même de ce que veut dire donner la vie ou pas, une décision qui appartient à la femme, une décision souveraine, un acte d’énonciation de sa propre liberté.
Avec le procès d’Aix-en-Provence où Gisèle Halimi défend deux femmes violées, elle entre dans la bataille avec la ferme décision de faire évoluer les mentalités et de changer la loi, qui jusqu’alors ne reconnaît pas le viol comme un crime. C’est aussi grâce à elle que la loi de 1980, qui a défini et criminalisé le viol, a été adoptée.
Si la figure de Gisèle Halimi revêt autant d’éclat aujourd’hui et qu’elle nous semble si importante, c’est en raison des combats majeurs qu’elle mena pour la cause des femmes et des colonisés et aussi en raison du courage qu’il lui fallut pour traverser de nombreux obstacles pour se choisir ce destin et cette vocation de pasionaria du droit et de la justice qu’elle modifia.
Celle qui voulait, lors des débuts de son métier, se faire appeler maître et non madame est restée jusqu‘à la fin une ardente militante des droits des femmes et une passionnée de justice. Comme elle l’a confié quelques mois avant de disparaître à Annick Cojean, amie et journaliste, c’est sous le signe de sa farouche liberté qu’elle a mené son existence.
-> Pour en savoir plus, écoutez cet épisode de « Femmes d’exception »…
BIBLIOGRAPHIE
Le lait de l’oranger, de Gisèle Halimi (Gallimard)
Une embellie perdue, de Gisèle Halimi (Gallimard)
Une farouche liberté, de Gisèle Halimi et Annick Cojean (Livre de Poche)
Plaidoyer pour l’avortement, de Gisèle Halimi (Livre de Poche)
Une farouche liberté. Gisèle Halimi, la cause des femmes, d’Annick Cojean, Sophie Couturier et Sandrine Revel (Steinkis éditions)
ÉQUIPE
Production : Laure Adler
Réalisation : Josepha Le Brun et Séverine Cassar
Mixage : Basile Beaucaire et Cédric Diallo
Attachée de production : Emmanuelle Fournier
Coordination : Fanny Bohuon
Merci à la documentation d’actualité de Radio France et à l’INA
